Casse-Noisette : le ballet qui m'a appris à aimer la danse classique

Il y a des œuvres qui vous séduisent immédiatement. D'autres demandent des années avant de révéler toute leur richesse. Et puis il y a celles qui changent discrètement le cours d'une vie.

Pour moi, Casse-Noisette appartient à cette dernière catégorie.

Lorsque je repense à mon parcours de danseur, je souris souvent en constatant un paradoxe. Aujourd'hui, les chorégraphes qui me bouleversent le plus s'appellent William Forsythe, Jiří Kylián ou encore Mats Ek. J'aime les lignes qui se déconstruisent, les équilibres improbables, les corps qui racontent autre chose qu'une histoire de princes et de princesses. Pourtant, si je suis tombé amoureux de la danse classique, ce n'est pas grâce à eux. Tout a commencé bien plus simplement, devant une captation de Casse-Noisette un soir de décembre fin des années 80 (et oui il y avait encore ce genre de programme culturel).

Je revois encore cette version de l'Opéra de Paris. Laurent Hilaire incarnait le Prince, Élisabeth Maurin dansait Clara. À l'époque, je n'avais pas les mots pour expliquer ce que je ressentais. Je venais de commencer la danse, je ne connaissais rien de la tradition française ou de la technique de Petipa. Je savais simplement que je venais de voir quelque chose d'une beauté qui me semblait presque irréelle.

Avec les années, j'ai compris que cette émotion n'était pas uniquement liée au ballet lui-même. Elle venait aussi des interprètes. Certains danseurs donnent l'impression d'exécuter parfaitement une chorégraphie. D'autres font oublier qu'ils dansent. Laurent Hilaire appartenait, selon moi, à cette seconde catégorie. Chez lui, rien ne semblait forcé. Les difficultés disparaissaient derrière une évidence du mouvement. Quant à Élisabeth Maurin, elle possédait cette douceur presque intemporelle qui faisait croire que la musique de Tchaïkovski naissait de ses gestes.

Depuis cette première rencontre, j'ai vu d'innombrables versions de Casse-Noisette. Certaines plus spectaculaires, d'autres plus virtuoses, quelques-unes plus modernes. Pourtant, lorsque les premières notes de l'ouverture résonnent, c'est toujours cette distribution qui revient dans ma mémoire (j'en ai usé le magnétoscope et la K7 à le regarder et apprendre la variation du prince).

C'est sans doute la preuve que certains spectacles ne nous quittent jamais vraiment.

Une naissance loin d'être triomphale

Ce qui me fascine aujourd'hui, c'est que cette œuvre est devenue un symbole universel de Noël alors que sa naissance fut loin d'être triomphale.

Lorsque Casse-Noisette est créé en 1892 au Théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg, la musique de Tchaïkovski est admirée, mais le ballet lui-même divise les critiques. La chorégraphie, imaginée par Marius Petipa puis achevée par Lev Ivanov, est jugée par certains trop enfantine, trop éloignée des grands drames romantiques qui dominaient alors le répertoire.

L'histoire est connue. Clara reçoit un casse-noisette lors de la veillée de Noël. Durant la nuit, les jouets s'animent, une bataille oppose les soldats au Roi des Souris, le casse-noisette devient Prince et entraîne la jeune fille dans un voyage merveilleux jusqu'au Royaume des Délices.

Résumée ainsi, l'intrigue paraît presque naïve.

Et pourtant...

Je crois que c'est précisément cette simplicité qui explique sa longévité. Là où d'autres ballets reposent avant tout sur leur récit, Casse-Noisette est une immense boîte à rêves. Chaque génération peut y projeter son imaginaire. Certains y voient un conte pour enfants. D'autres une métaphore du passage à l'âge adulte. Rudolf Noureev ira même jusqu'à transformer profondément la psychologie des personnages dans sa version pour l'Opéra de Paris, faisant de Drosselmeyer une figure beaucoup plus ambiguë et du rêve de Clara une véritable exploration de son inconscient.

C'est aussi ce qui rend ce ballet inépuisable.

Autant d'écoles, autant d'histoires

Longtemps, je pensais qu'il n'existait qu'un seul Casse-Noisette. Celui que j'avais découvert sur FR3 (le coup de vieux !).

Puis j'ai vu ce que proposaient les grandes compagnies internationales et j'ai compris qu'en réalité, chaque école raconte une histoire différente.

À l'Opéra de Paris, tout semble guidé par une recherche d'équilibre. Les lignes sont d'une précision presque géométrique. Les ports de bras respirent. Les épaulements sont subtils. Rien n'est démonstratif. L'élégance naît précisément de cette impression que les danseurs ne cherchent jamais à impressionner.

Cette esthétique française me touche énormément. Peut-être parce qu'elle refuse le spectaculaire lorsqu'il devient gratuit. La virtuosité existe, bien sûr, mais elle reste toujours au service de la musique.

Le Bolchoï, lui, raconte une autre histoire, le ballet est plus grand que nature. Les Princes sont des héros. Les ensembles occupent toute la scène. Les sauts paraissent suspendus dans le temps. Les fouettés déclenchent les applaudissements avant même la fin des variations. La puissance des danseurs russes impressionne toujours.

Je me suis souvent demandé laquelle de ces approches je préférais.

La réponse est finalement assez simple : aucune ou plutôt... les deux.

L'école française me touche par sa finesse, l'école russe me fascine par son intensité, mais les autres écoles ne sont pas en reste.

Le Royal Ballet de Londres semble toujours accorder une importance immense aux personnages. Clara n'est jamais uniquement une danseuse exécutant des pas. C'est une enfant qui grandit sous nos yeux. Les regards comptent autant que les pirouettes. Les silences sont parfois aussi importants que la musique.

À New York, avec George Balanchine, tout change encore. La vitesse augmente. Les lignes s'allongent. Les attaques deviennent plus franches. On sent une énergie permanente qui pousse les danseurs vers l'avant. Le ballet conserve toute sa poésie, mais il acquiert une modernité étonnante sans que sa structure soit réellement bouleversée.

C'est ce que j'aime dans cette œuvre : elle survit à toutes les traditions sans jamais perdre son identité.

Ce que le temps a changé (et ce qu'il n'a pas changé)

En revoyant aujourd'hui les captations des années 1980 ou du début des années 1990, une autre évidence saute aux yeux.

Le niveau technique a considérablement évolué. Les danseurs actuels sautent plus haut, ils tournent davantage. Les extensions sont plus spectaculaires et les équilibres semblent durer une éternité.

Les hommes possèdent une puissance physique qui aurait semblé exceptionnelle il y a quarante ans. Les danseuses maîtrisent des équilibres sur pointe avec une stabilité impressionnante. La préparation physique est devenue scientifique. Les connaissances sur le corps, la biomécanique, la récupération ou la prévention des blessures ont transformé la profession.

Les écoles du monde entier se sont aussi influencées mutuellement. Il est devenu courant de voir un danseur formé en Russie intégrer une compagnie américaine avant de rejoindre l'Europe quelques années plus tard. Les styles se mélangent. Les frontières techniques s'estompent.

Il serait absurde de prétendre que le niveau n'a pas progressé.

Et pourtant, lorsque je regarde Laurent Hilaire aujourd'hui, je ne me dis jamais qu'il tourne moins vite que certains danseurs actuels.

Je ne pense pas au nombre de pirouettes, je regarde sa manière d'écouter la musique, sa façon d'occuper l'espace, cette élégance qui semble ignorer l'effort.

Finalement, la véritable virtuosité est peut-être là : faire oublier la difficulté.

Je crois même que c'est ce qui distingue les immenses artistes des très grands techniciens.

Bien plus qu'un ballet "pour enfants"

J'ai souvent entendu dire que Casse-Noisette était un ballet "pour enfants".

Je trouve cette remarque profondément injuste.

Oui, il y a un sapin qui grandit.

Oui, des souris combattent des soldats de plomb.

Oui, des bonbons dansent dans un royaume imaginaire.

Mais réduire Casse-Noisette à son décor reviendrait à dire que Le Petit Prince est un livre sur un enfant qui visite des planètes.

Sous son apparente simplicité, ce ballet parle du rêve, de l'émerveillement, du passage de l'enfance à l'âge adulte, de l'imaginaire comme refuge et comme moteur. Il parle aussi de cette capacité que nous perdons souvent en vieillissant : croire, l'espace d'une soirée, que tout peut devenir possible.

Et peut-être est-ce précisément pour cela qu'il traverse les générations sans prendre une ride.

Ce que je dois à ce ballet

Avec le recul, je mesure à quel point cette œuvre a influencé mon regard sur toute la danse.

Sans Casse-Noisette, je n'aurais sans doute jamais compris la précision de l'école française.

Sans Casse-Noisette, je n'aurais peut-être jamais été sensible à l'élégance de Laurent Hilaire, ni à cette musicalité presque parfaite d'Élisabeth Maurin.

Et sans cette découverte, je n'aurais probablement pas apprécié plus tard la révolution chorégraphique de William Forsythe. Car on ne déconstruit vraiment que ce que l'on connaît intimement. Pour mesurer le génie de Forsythe, il faut avoir aimé, un jour, la rigueur académique dont il joue avec tant d'intelligence.

Aujourd'hui, mes goûts m'emmènent souvent ailleurs. Je retourne volontiers vers Kylián, Mats Ek ou Forsythe lorsque j'ai envie d'être surpris.

Pourtant, chaque fin d'année, presque malgré moi, je reviens vers Casse-Noisette.

Je pourrais choisir une version plus récente, plus spectaculaire, plus virtuose, et pourtant, je remets souvent cette vieille captation de l'Opéra de Paris.

Les costumes ont un peu vieilli. L'image n'a plus la définition des captations actuelles. Les standards techniques ont évolué, mais l'émotion, elle, n'a pas pris une seule ride.

C'est peut-être cela, au fond, qui définit un chef-d'œuvre.

Non pas une œuvre parfaite.

Une œuvre qui continue, des décennies plus tard, à vous donner exactement la même envie de danser.