In the Middle, Somewhat Elevated : le ballet qui a changé le visage de la danse

Il existe des ballets qui racontent une histoire. D'autres qui cherchent à émouvoir. Et puis il y a In the Middle, Somewhat Elevated. Une œuvre qui ne raconte rien, qui ne cherche pas à séduire, mais qui vous percute de plein fouet. À mes yeux, c'est tout simplement l'un des plus grands chefs-d'œuvre du XXe siècle.

À chaque visionnage, je ressens la même fascination. Cette sensation d'assister à quelque chose de radicalement nouveau, même près de quarante ans après sa création.

Une révolution née à l'Opéra de Paris

Nous sommes en 1987.

Rudolf Noureev dirige alors le Ballet de l'Opéra de Paris. Visionnaire, il commande au chorégraphe américain William Forsythe une nouvelle création destinée à une génération exceptionnelle de jeunes danseurs qu'il a lui-même révélés.

Le 30 mai 1987, au Palais Garnier, In the Middle, Somewhat Elevated est créé sur une musique électronique de Thom Willems. Forsythe signe également les décors, les costumes et les lumières.

La distribution originale est aujourd'hui entrée dans l'histoire :

  • Sylvie Guillem
  • Laurent Hilaire
  • Isabelle Guérin
  • Manuel Legris
  • Karin Averty

Tous incarnent cette génération que Forsythe qualifiera plus tard de véritables wunderkinder ("enfants prodiges"), capables d'exécuter l'impossible avec une apparente facilité.

Pourquoi ce titre étrange ?

Le titre intrigue depuis toujours.

Les "deux objets quelque peu surélevés" (Somewhat Elevated) font simplement référence à deux cerises dorées suspendues au-dessus de la scène.

Elles sont presque anecdotiques, mais résument parfaitement l'esthétique de Forsythe : un détail qui semble insignifiant, mais qui participe à une atmosphère étrange, abstraite et presque irréelle.

Car ici, il n'y a ni princes, ni cygnes, ni intrigue romantique.

Seulement des corps.

Le ballet classique... poussé jusqu'à sa rupture

William Forsythe n'a jamais voulu détruire le ballet classique.

Au contraire.

Il en connaît parfaitement les règles et choisit de les pousser jusqu'à leur point de rupture.

Les cinquièmes positions sont désaxées.

Les équilibres deviennent impossibles.

Les lignes semblent se briser.

Les ports de bras explosent dans toutes les directions.

Les partenaires ne se soutiennent plus : ils se provoquent.

Le ballet classique est toujours là... mais sous tension permanente.

Forsythe lui-même décrit son œuvre comme un "thème et variations" au sens le plus classique du terme, dont il accélère et décale les enchaînements afin de leur donner une énergie totalement nouvelle.

Une musique qui frappe comme un marteau

Impossible d'évoquer cette œuvre sans parler de Thom Willems.

Sa partition électronique, industrielle et percussive était totalement à contre-courant du ballet académique de l'époque.

Pas de mélodie romantique.

Pas de violons.

Seulement des pulsations métalliques, des impacts sonores, une tension permanente.

Cette musique ne sert pas la danse.

Elle la met sous pression.

Elle oblige les danseurs à évoluer dans un environnement presque hostile, ce qui renforce encore l'impression d'urgence et de puissance.

Sylvie Guillem : l'interprète absolue

Si ce ballet est devenu une légende, c'est aussi grâce à Sylvie Guillem.

Pour beaucoup — et j'en fais partie — son interprétation reste inégalée.

Sa technique semblait défier les lois de l'anatomie.

Ses extensions infinies, ses équilibres irréels, son contrôle absolu, mais surtout cette impression qu'elle dansait sans jamais chercher à démontrer quoi que ce soit...

Elle ne jouait pas le personnage.

Elle incarnait le mouvement.

Son regard, son détachement apparent, cette façon presque insolente de traverser les difficultés techniques donnent au ballet une intensité incroyable.

Beaucoup de critiques considèrent encore aujourd'hui que Forsythe a trouvé en Guillem l'interprète idéale de son langage chorégraphique.

Laurent Hilaire : l'élégance au service de la puissance

À ses côtés, Laurent Hilaire apporte une présence fascinante.

Moins spectaculaire que Guillem, il possède une danse d'une précision exceptionnelle.

Son partenariat ne cherche jamais à mettre la ballerine en valeur selon les codes traditionnels.

Au contraire.

Les deux danseurs semblent constamment dialoguer, se défier, parfois même s'ignorer.

C'est cette relation ambiguë qui rend leur célèbre pas de deux aussi hypnotique.

Une œuvre entrée dans l'histoire

Depuis 1987, In the Middle, Somewhat Elevated est devenu un passage obligé pour les plus grandes compagnies :

  • Ballet de l'Opéra de Paris
  • The Royal Ballet
  • English National Ballet
  • Mariinsky Ballet
  • San Francisco Ballet
  • Pacific Northwest Ballet
  • Staatsballett Berlin
  • Compañía Nacional de Danza
  • et bien d'autres.

Chaque génération de danseurs y apporte sa personnalité.

Parmi les interprètes marquants des décennies suivantes, on peut citer notamment Aurélie Dupont, Agnès Letestu, Nicolas Le Riche, Polina Semionova, Marianela Nuñez, Dorothée Gilbert, Mathieu Ganio ou encore Roberto Bolle lors de diverses productions internationales.

Pourtant, les amateurs reviennent très souvent à la distribution originelle de 1987, tant son impact reste immense.

Pourquoi ce ballet me touche autant

J'ai vu beaucoup de ballets.

Des chefs-d'œuvre classiques.

Des créations contemporaines.

Mais In the Middle, Somewhat Elevated occupe une place à part.

Peut-être parce qu'il représente exactement ce que j'aime dans la danse : la virtuosité lorsqu'elle devient un langage plutôt qu'une démonstration.

Chez Forsythe, la technique n'est jamais gratuite.

Chaque déséquilibre raconte quelque chose.

Chaque accélération crée une tension.

Chaque silence devient presque aussi important que le mouvement.

Et puis il y a cette rencontre unique entre William Forsythe, Sylvie Guillem et Laurent Hilaire.

Trois artistes au sommet de leur art.

Trois visions qui se rejoignent pour produire une œuvre qui semble toujours en avance sur son temps.

Près de quarante ans après sa création, In the Middle, Somewhat Elevated n'a rien perdu de sa modernité.

Mieux encore : il continue d'impressionner les nouvelles générations de danseurs comme les spectateurs.

C'est probablement le signe des véritables chefs-d'œuvre.

Ils ne vieillissent pas.

Ils deviennent des références.